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  • Un verset, une réflexion (2) : savoir Christ, amour et connaissance

    Christ_Pantocrator_%28Church_of_St._Alexander_Nevsky%2C_Belgrade%29.jpgLe cheminement de la vie en conscience bien compris c'est-à-dire qui conduit à la fusion de l'Âme individuelle et de l'Esprit (comparable à l'Âme universelle) peut être définie avec ces mots de Saint-Paul, dans l'Epître aux Colossiens, au chapitre 2, versets 2 et 3. Ainsi, il faut que ces hommes « aient le cœur rempli de consolation, qu'ils soient unis dans la charité, et enrichis d'une pleine intelligence pour connaître le mystère de Dieu, savoir Christ, mystère dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ».
    Le cheminement en conscience concerne une double-intelligence dont ses composantes sont nécessairement complémentaires, articulées autour de l'amour (qu'on peut nommer l'intelligence du cœur) et l'intelligence au sens de pur intellect (1). Cet amour intégrera la consolation et la charité précédemment citées ainsi que la compassion et l'empathie. Une première précision concernant la consolation : le cœur consolé est le cœur du croyant qui, par sa foi, est consolé par Dieu et qui, de là, favorise la consolation des cœurs des personnes qu'il côtoie. Quant à l'intelligence au sens de pur intellect, elle est celle du mental guidé par l'intuition (2) pour alors être intéressé par la gnose, la Connaissance des choses de Dieu (qu'on peut encore appeler la Vérité métaphysique). La connaissance du Christ est évidemment l'émanation de cette double-intelligence à son paroxysme. Elle fut, bien entendu, sa manifestation humaine en Jésus. La sagesse évoquée plus haut peut être comparée à l'intelligence du cœur dans ses profondeurs. Quant à la science citée dans le précédent passage néotestamentaire, elle relève de cette gnose. Mais il n'y a pas de sagesse authentique sans science, comprenant la faculté du discernement et donc aussi celle de l'entendement. Quant à la science, au sens de connaissance authentique et métaphysique, elle ne peut pas ne pas être guidée par cette sagesse. Car les choses qu'elle renferme explique les fondements de la sagesse. On pourra s'intéresser à ce qui, au Moyen-âge, était appelée sapiance, cette science en tant que connaissance qui nourrit la sagesse et le beau, favorisant le discernement. D'où une deuxième précision concernant l'idée de consolation : le Consolateur est l'un des noms de l'Esprit-Saint (d'où Jean 14:26) qui est l'intellect de Dieu (1) fournissant cette précédente science et donc la Connaissance des choses de Dieu. On pourrait donc dire que la consolation inclut la « pleine connaissance » ou inversement, toutes deux évoquées par Saint-Paul dans le passage cité au début de cet article.

    Retour sur l'amour, de beauté et de ceux qui vouent leur vie à la gnose (les gnostiques), je cite ce texte d'Ibn'Arabi dans son Traité de l'Amour : « Les gnostiques ('ârifûn), eux, n’entendent ni poème, ni allégorie, ni panégyriques, ni propos galants, sans que Dieu se présente à travers le voile des formes. Or, la cause de tout cela est la jalousie (ghayra) de Dieu qui n'accepte pas qu'un autre que Lui soit aimé. Certes, l'amour a pour cause la beauté (jamâl) qui appartient à Dieu et qui est aimable par essence. Car « Dieu est beau (jamîl) et aime la Beauté ». C'est pourquoi Il s'aime Soi-même. »
    Celui qui aime la Beauté divine sait aimer tout court. Il est, par ailleurs, attiré par la Vérité (en même temps que c'est la Vérité elle-même qui l'attire). Au niveau de Dieu, le Connaissant, le Connu, l'Amant et l'Aimé sont Un. Et c'est lorsque ces qualités divines deviennent Une en l'homme que l'homme ascensionne. Il lui reste alors la contemplation.

    Ibn'Arabi écrit : « Celui qui s’oriente en fonction d’un mobile en contemplant l’immensité de son Existenciateur [une des désignations de Dieu dans l'islam] vivifie son cœur, entend Son Commandement. (De la mort à la résurrection)
    Le même auteur nous dit aussi « de ne pas désirer l’élévation sur la terre » (Paroles en or). L'authentique royaume est bien le royaume de Dieu, nous enseigne Jésus-Christ, dont le chemin se situe dans notre cœur, notre authentique trésor, toujours selon le Christ (3), le trésor des « trésors de la sagesse et de la science » (pour reprendre une expression du précédent passage de l'Epître aux Colossiens), royaume incluant aussi « la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit » (Romains 14:17 LSG) (4)
    « [...] et si Dieu t’élève, ne demande à Dieu que d’être en toi-même un homme humble, modeste et recueilli. Mais tu n’obtiens cela que si tu arrives à contempler Dieu, car le but des créatures et des grands, c’est d’atteindre la station spirituelle de la contemplation. En effet c’est cela l’existence recherchée. (Paroles en or, Ibn'Arabi)

    Je termine avec ce passage néotestamentaire : « Et ce que je demande dans mes prières, c’est que votre amour augmente de plus en plus en connaissance et en pleine intelligence pour le discernement des choses les meilleures, afin que vous soyez purs et irréprochables pour le jour de Christ, remplis du fruit de justice qui est par Jésus-Christ, à la gloire et à la louange de Dieu. » (Philippiens 1:9-11 NEG) Antoine-Jean Céleste

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    (1) Dans le Livre des Haltes, Abd el-Kader explique que ce qui est appelée en arabe la première détermination de Dieu ou l'Essence revêtue de cette première détermination est nommée entre autres l'Intellect premier. Il écrit alors que « la Tradition rapport à ce sujet : La première chose que Dieu créa est l'Intellect ».

    (2) Lire L'intuition au cœur de l'alignement, dans l’Évangile apocryphe de Marie-Madeleine

    (3) « Mon royaume n'est pas de ce monde. » (Jean 18:36 LSG)

    « […] Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point: Il est ici, ou: Il est là. Car voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous. » (Luc 17:20-21 LSG)

    « […] là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Matthieu 6:21 LSG)

    (4) Voici un hadith partagé dans le livre appelé La production des cercles d'Ibn'Arabi : « Dieu dit « J’étais un Trésor caché ; Je n’étais pas connu. Or, J’ai aimé être connu. Je créai les créatures afin que Je Me fasse connaître à elles. Alors elles Me connurent ». »

  • Un verset, une réflexion : avoir en nous les sentiments du Christ

    jesus-2201509_960_720.jpg« Que chacun de vous, au lieu de considérer ses propres intérêts, considère aussi ceux des autres. Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ [...] » (Philippiens 2:4-5 NEG)

    On n'est jamais à la place de l'autre mais on peut essayer de s'y imaginer. De plus, par rapport à ce qu'on sait de l'autre, des conditions de vie qu'il rencontre, des éventuels problèmes en tous genres auxquels il peut faire face, on peut tempérer son jugement négatif à son égard. Et il y a tout ce qu'on ignore de l'autre, il y a tout ce que l'autre ignore lui-même du pourquoi de sa souffrance car c'est la souffrance qui donne naissance à la conduite malveillante ; autrement dit, pas de péché sans souffrance, Jésus nous l'enseigne bien. Et c'est l'ignorance qui rend d'autant plus intense la souffrance. On peut dire alors qu'il s'agit simplement de ne plus ignorer, se voiler la face par rapport à nos tourments. Mais notre inconscient est une banque d'informations si importante... Et puis sommes-nous nous-mêmes à l'abri de toute conduite malveillante dont nous serions l'auteur ? Jésus-Christ nous demande : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil? » (Luc 6:41 LSG) L'humilité que nous devons avoir à propos des formalités de notre ignorance et des motifs profonds de notre attitude malveillante et irrespectueuse doit nourrir notre empathie, notre considération suivante : l'autre fait ce qu'il peut là où il en est. Les intérêts cités dans le précédent passage de l'Épître aux Philippiens peuvent être conçus comme les croyances de notre système de croyance, de notre mental-ego, qui plus d'une fois rendent difficiles l'accès à l'empathie. Tout ceci ne veut pas dire qu'il ne faut pas reconnaître l'acte résultant d'un péché et éventuellement protéger la personne qui aurait subi l'irrespect, l'ingratitude d'une autre personne. Mais :
    — Jacques demande : « Qui es-tu pour juger le prochain ? » (Jacques 4:12)
    — Paul demande : « Qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? » (Romains 14:4)
    Jésus lui-même nous dit : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis. » (Luc 6:37) Le jugement en question est le jugement de l'humain qui a laissé l'être de côté. Par ailleurs, remettre peut être compris comme donner à l'autre ce que tu voudrais recevoir. Tu recevras alors ce que tu souhaitais recevoir.
    Jésus dit également : « Vous jugez selon la chair; moi, je ne juge personne. Et si je juge, mon jugement est vrai, car je ne suis pas seul ; mais le Père qui m'a envoyé est avec moi. » (Jean 8:15-16 LSG) Ceci confirme la nature du jugement en question. L'unique et parfait jugement est celui de Dieu qui « rend à l'homme selon ses œuvres » et « rétribue chacun selon ses voies » (Job 34:11 LSG). Et ce, à travers Christ : « Car le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges; et alors il rendra à chacun selon ses œuvres. » (Matthieu 16:27 LSG)

    Aux scribes et aux pharisiens présentant à Jésus-Christ « une femme surprise en adultère » (Luc 8:3 LSG) et critiquant le positionnement de Jésus-Christ, ce dernier leur dit : « [...] Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. » (Luc 8:7 LSG) Finalement, les scribes et les pharisiens partent sans rien faire. Jésus dit à cette femme (qui le reconnaît comme le Seigneur) que, comme ces hommes, il ne la condamne pas. Mais il lui dit ensuite : « [...] Va et ne pèche plus. » (Luc 8:11 LSG) Le péché est reconnu, le but est bien de l'effacer ; mais, pour ce faire et dans la profondeur, la réponse est l'amour, la miséricorde, l'empathie, la compassion. Tendre vers cet amour, cette miséricorde, cette empathie, cette compassion, c'est, comme il est dit dans le précédent passage de l’Épître aux Philippiens, avoir « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ ». Et c'est ainsi que nous gagnerons notre ascension. Dans un conflit, même si nous faisons nous-mêmes ce que nous pouvons, essayons de non seulement ne pas oublier que, pour avoir l'attitude qu'il a, chacun a ses raisons psychologiques, même les plus sombres... mais aussi d'être aidants, ou au moins compatissants, avec toutes les parties. Jésus nous dit : « [...] je veux miséricorde, et non pas sacrifice, [...] » (Matthieu 12:7 MAR). Mais il nous interroge aussi : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? [...] Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? » (Matthieu 5:46-47 LSG)

  • Anthropologie du don et société traditionnelle (2/2)

    Deuxième exemple historique du don anthropologique dans les sociétés traditionnelles.
    La kula est un système cérémonial et pseudo-commercial d’échanges de biens auxquels il n’est reconnu, par ceux qui l’exercent, aucun droit de propriété, aucune valeur économique mais seulement une valeur symbolique et prestigieuse. Il est pratiqué en Nouvelle-Guinée (Mélanésie) entre des tribus économiquement autosuffisantes et situées sur plusieurs îles allant jusqu’en Micronésie. Les biens échangés sont surtout des bracelets (soulava) et des colliers (mwali) de coquillages qui peuvent alors parcourir des milliers de kilomètres mais ne sont d’aucune utilité pratique ni même décorative. L’objectif atteint est d’ordre politique : la paix intertribale. Surtout que la kula peut concerner des tribus aux langues et cultures différentes. Plus largement, la kula socialise les hommes par la découverte d’hommes vivant « autrement », les voyages qu’ils font pour les rencontrer, le divertissement obtenu par son aspect cérémonial. À savoir que des noms propres sont attribués aux précédents colliers et bracelets dans le but d’historiciser la kula, de l’ancrer dans un souvenir et une tradition de l’échange.
    Ce système d’échanges ne s’obtient pas sans une hiérarchie minimale. D’où les chefs de tribus – qu’il faut percevoir comme des « hommes d’influence » n’ayant aucun pouvoir politique précis –, qui le sont par prestige reposant sur la reconnaissance partagée d’une grande générosité (on peut parler de méritocratie mélanésienne). D’où, toujours en Nouvelle-Guinée, les hommes appelés les Big men, alias ces chefs de tribus du Mount Hagen qui, quant à elles, s’échangent des cochons.

    Inupiat_Family_from_Noatak%2C_Alaska%2C_1929%2C_Edward_S._Curtis_%28restored%29.jpgTroisième et dernier exemple.
    La « chasse égalitaire » des Inuits. L’enseignant en économie-gestion Etienne Chouard, dans l’une de ses vidéos internet, nous narre le passage d’un livre appelé Dette : 5000 ans d'histoire, de David Graeber, anthropologue anarchiste américain. Ce dernier explique l’expérience d’un anthropologue partant, un jour, à la pêche avec des Esquimaux. La pêche s’avère, pour lui, peu fructueuse. Et pourtant, à son retour dans son igloo, il trouve devant ce dernier une quantité de poissons qu’un autre Esquimau a pêchés. Effectivement, celui-ci avait récolté beaucoup de poissons. L’anthropologue en question le remercie, mais l’Inuit lui rétorque qu’il ne faut pas dire merci. Il lui précise alors la chose suivante (citation du livre) : « Dans notre pays, nous sommes humains [donc] nous nous entraidons. Nous n'aimons pas entendre quelqu'un dire merci pour cela. Ce que j'ai aujourd'hui, tu peux l'avoir demain. Ainsi, nous disons qu'avec les cadeaux on fait des esclaves et qu'avec les fouets on fait les chiens. » Graeber enchaîne en précisant ceci : « La dernière phrase est un peu un énoncé classique de l'anthropologie ; et on trouvera des semblables rejets du calcul de débit et crédit dans toute la littérature anthropologique sur les sociétés égalitaires de chasseurs. Loin de se voir comme un humain parce qu'il peut faire des calculs économiques, le chasseur affirme qu'on est véritablement humain lorsqu'on refuse de faire ce genre de calculs, quand on refuse de mesurer ou de garder en mémoire qui a donné quoi et à qui. Justement parce que ces comportements vont inévitablement créer un monde où nous allons entreprendre de comparer puissance à puissance, de les mesurer, de les calculer et puis de nous réduire mutuellement et progressivement à l'état d'esclaves, ou de chiens par la dette. Non que cet homme, comme d’innombrables esprits aussi égalitaires dans l’histoire, ait ignoré que les humains ont une propension à calculer. […] Bien sûr que nous l'avons, [comme] nous avons toutes sortes de penchants, dans toute situation de la vie réelle. Nous avons des inclinations qui nous poussent simultanément dans plusieurs directions […] contradictoires. Aucune n'est plus réelle que les autres. Laquelle choisissons-nous comme fondements de l'humanité et plaçons-nous à la base de notre civilisation ? Telle est la vraie question. » Témoignage à mettre en parallèle avec cette citation de Jack London : « La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l'humanité, et par suite d'une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins bien protégés de la rigueur des éléments que le sauvage Inuit, dans un climat bien plus rigoureux. Il vit, aujourd'hui, comme il vivait, comme il vivait à l'age de pierre, il y a plus de dix mille ans. » (Le peuple de l'abîme) Chouard souligne ainsi la déshumanisation par le Marché. Pour lui, au moment du paiement dans une transaction, il y a extinction d’une relation digne de ce nom, le vendeur et le client redeviennent des étrangers l’un pour l’autre.

    Les points communs entre ces différentes pratiques :
    – une culture de la rivalité par la générosité (et non par la violence), de la gratitude – ou cet art de rendre – par des « micro-obligations réciproques et permanentes » (expression de Chouard) ;
    – une valorisation de la dimension égalitaire de la socialité ;
    – (pour le potlatch et la kula) la paix entre les populations issues de toutes les subdivisions territoriales (familles, clans, tribus) des confédérations traditionnelles en question, dans une civilité animée (cérémonies) et respectueuse des différences culturelles. Antoine Céleste

  • Anthropologie du don et société traditionnelle (1/2)

    Edward_S._Curtis%2C_Kwakwaka%27wakw_potlatch%2C_British_Columbia.jpgDans notre société moderne, le don est malheureusement perçu comme un acte généreux et plutôt exceptionnel, qu’on lie très généralement à des motifs éthiques précis, d’origines religieuses ou philanthropiques. Or, le don n’a pas forcément ces origines. Donner n’est pas seulement l’œuvre de l’homme religieux, ou aisé, aidant l’homme pauvre. Donner ne s’inscrit pas forcément non plus dans le cadre d’un partage contractuel et reconnu par une autorité étatique.
    L’organisation des sociétés traditionnelles est là pour nous enseigner une historicité du don et son ancestralité. « Donner ce n’est pas seulement donner. Ce ne peut pas être un acte purement unilatéral : il faut pour donner que le destinataire accepte de recevoir. Or, recevoir un don ne va pas de soi car cela aboutit, qu’on le veuille ou non, à reconnaître une sorte de dette. Il va donc falloir s’acquitter de celle-ci, donc rendre. » (Jean-Baptiste De Foucauld, Les trois cultures du développement humain, résistance, régulation, utopie, 2002) Certes, l’obligation de rendre n’étant pas originellement juridique mais morale (elle ne fait pas l’objet d’un contrat), je préfère parler de nécessité (qui, guidée par le bon sens, s’accorde avec la liberté). De Foucauld poursuit : « Il y a bien quelque chose à rendre, mais à un terme qui n’est pas déterminé. Sa forme ne l’est pas davantage. C’est le récipiendaire qui choisira, à moins d’impossibilité de sa part, ou de volonté de rupture. Le Don n’est donc pas un acte isolé. Il s’inscrit dans une chaîne, celle qui conduit à Donner, Recevoir et Rendre et qui, une fois lancée, s’alimente toute seule tant que chacun joue à peu près le jeu. C’est précisément ce circuit de dons et de contre-dons qui nous lie les uns aux autres par un jeu de créances et de dettes jamais soldées. » D’où le don par « endettement mutuel positif ». (1)
    Dans Sociologie et anthropologie, Marcel Mauss (1872-1950), l’un des principaux anthropologues français, nous précise alors ceci : « Ce principe de l’échange-don a dû être celui de sociétés qui ont dépassé la phase de la prestation totale (de clan à clan, de famille à famille) et qui cependant ne sont pas encore parvenues au contrat individuel pur, au marché où roule l’argent, à la vente proprement dite et surtout à la notion du prix estimé en monnaie pesée et titrée. »

    Premier exemple historique du don en question, que j’évoque brièvement ici.
    Le potlatch (traduit par « action de donner ») est une cérémonie d’échanges de biens. Le mot est d’origine chinook. Les Chinooks sont une tribu amérindienne. Ils vivent au nord-ouest de l’Amérique du Nord, le long du fleuve Columbia, sur la côte pacifique où se situent aujourd’hui les États de l’Oregon et de Washington (États-Unis). Autrefois, les Chinooks pêchaient beaucoup. Ils se déplaçaient également beaucoup afin d’assurer leur commerce de poisson (surtout du saumon) auprès de tous les peuples alentour. Le potlatch est pratiqué surtout à la fin du XIXe siècle par non seulement les Chinooks mais aussi les autres tribus de cette partie de l’Amérique allant jusqu’à l’Alaska. Aujourd’hui, ce sont principalement les 5000 Kwakwaka'wakw encore vivants – peuple amérindien de la province de Colombie-Britannique (Canada) – qui continuent de pratiquer le potlatch. Leur langue traditionnelle est, au passage, en voie de disparition. D'où les propos alertants de l'anthropologue et ethnologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009) au 60e anniversaire de l'UNESCO en 2005 : « Les langues sont un trésor, d’abord en elles-mêmes, et parce que leur disparition entraîne celle de croyances, savoirs, usages, arts et traditions qui sont autant de pièces irremplaçables du patrimoine de l’humanité. »
    Le potlatch est une cérémonie festive et fréquente réunissant plusieurs clans d’une tribu, célébrant des destructions d’objets ou bien des dons entre clans qui se font rivaux par sentiment d’obligation de non pas strictement restituer le don reçu (même si, parfois, ils se contentent de cela) mais de redistribuer d’une façon plus importante. Autrement dit, le lien social est entretenu par une coutume de dépassement des dons reçus en redonnant davantage. Le chercheur français en ethnologie et anthropologie François Laplantine nous précise en 1974 : « Le potlatch [...] est une cérémonie assez spectaculaire que certains jugeront « exotique », « aberrante » [...] feignant d'ignorer que par nos cadeaux d'anniversaire ou du jour de l'an, par notre système d'invitation qui veut que l'invité réponde à ses hôtes par une invitation au moins équivalente et si possible supérieure, nous perpétuons un mécanisme rigoureusement identique et dont probablement les hommes ne peuvent pas se passer. »

    Nous verrons prochainement deux autres exemples.

    (1) Visions positive et négative de l’endettement mutuel
    Comme le fait Jean-Baptiste De Foucauld, nous pouvons opposer deux conceptions, positives et négatives, de l’endettement. « Ainsi, le couple dans lequel chacun se sent endetté vis-à-vis de l’autre, verra le niveau de ses dons mutuels s’accroître et les liens se consolider, alors qu’à l’inverse, le couple ou chacun croit donner plus qu’il ne reçoit verra l’intensité de ses échanges se réduire de part et d’autre et risquera de se délier peu à peu, par grippage mutuel du circuit des dons. » (Les trois cultures du développement humain, résistance, régulation, utopie)
    Par ailleurs, ne vous est-il pas déjà arrivé de rendre service à quelqu’un puis de le regretter ? Non pas même car ce quelqu’un vous a fait, par la suite, une crasse mais il ne vous a aucunement rendu la pareille, n’a manifesté aucun sentiment de vouloir le faire. S’il ne faut pas, par contre, regretter d’avoir rendu service – car l’acte altruiste mais calculé est déjà moins altruiste authentiquement –, nous pouvons tout simplement préférer, pour la prochaine fois, rendre service à celui qui joue un minimum « le jeu du don ». C’est-à-dire, nous préférerons rendre service à celui qui sait au moins dire merci (gratitude minimale) plutôt qu’à celui incapable de répondre aux codes élémentaires de politesse. C’est d’ailleurs afin d’éviter l’exclusion sociale de notre enfant que nous lui apprenons à dire merci.
    Un tiers ne peut juger parfaitement si mon sentiment de donner plus que je ne reçois est exagéré ou non dans la mesure où le receveur fait selon ses moyens économiques, matériels, et mentaux.
    Maintenant, si je reconnais la pauvreté de celui que j’aide – ce qui fait que je n’attends rien de particulier en retour (compassion) –, je suis amené à considérer qu’en même temps une société mieux répartie en termes de dons et de contre-dons rendrait tout le monde plus heureux. D’où l’endettement mutuel positif naturellement mieux intégré dans les sociétés d’égalités, ou plutôt d’équivalences, en considérant l’équivalence telle une combinaison de l’équité et de la réciprocité. Antoine Céleste